Lettre ouverte Ă  mes filles

Le 07/01/2015 à 23h56 - Par Malou


7 janvier 2015... une page se ferme

Mes douces

Le calme règne dans la maison. Je viens de passer une tête dans votre chambre et vous dormez. Depuis peu certes mais votre souffle est régulier. Moi je reste là, figée dans l'encadrement de la porte incapable de bouger. Je me sens vide ce soir. Inutile. Incertaine. Il faudrait que je travaille. Que j’avance sur un gros projet qui prend du retard. Que je me concentre. Et je n’y arrive pas. Je suis uniquement capable de tourner en rond en me demandant à quel moment tout a dérapé. A quel moment on a autorisé des choses pareilles. A quel moment on a manqué de voix, de coffre, de persuasion pour dire haut et fort NON on ne veut pas de ça. Ca, tu vois, ça n’existera jamais chez nous !

Vous, bien blotties sous vos couettes, vous ne savez rien de ce que cette journée a eu d'horrible. Il y a un âge pour tout. Cette tragédie n’est pas pour vous. J’ai réussi à vous tenir éloignée de cette angoisse latente qui me grignote minute par minute depuis que quelqu’un a lancé ce midi « et merde, y a eu une fusillade à Charlie Hebdo ».  Difficillement mais j’ai réussi. A sourire, à jouer, à vous doucher et à vous faire à manger sans craquer. Et quand bien même j’aurais voulu vous en parler, faisant fi de votre jeunesse, je vous aurais dit quoi ? Que 12 personnes sont mortes ? La belle affaire ! Des gens qui décèdent, c’est le lot commun de toutes les journées qui passent. Que deux fous ont commis l'irréparable ? Je ne sais pas.

D’un autre côté, à quoi bon trouver une formulation puisque résolument, non je ne vous dirai rien. Cette bulle d’insouciance que vous procure l’enfance, je me dois de vous la conserver.  Sauf que ce qui s’est joué aujourd’hui influera sur votre monde de demain et qu’un jour peut-être vous me demanderez ce qu’il s’est passé le 7 janvier 2015. Comme le temps aura passé je n’aurai, si ça se trouve, plus en mémoire l’acidité de mes pensées, et la colère aussi exacerbée et je ne veux pas vous conter ça avec platitude. Cet assasinat, ou plutôt ces assassinats méritent qu’on les commente avec vigueur, avec émotion.

Aujourd’hui, dans notre pays de liberté, des hommes ont ôté la vie à des journalistes, à des dessinateurs, à des policiers, sous prétexte que leur façon de faire était contraire à leurs idées. Ils sont entrés et ont éliminés des êtres humains, froidement, pour une divergence d’opinion. Au nom d’un dieu qui n’a rien demandé. Ils ont assassiné un journal parce qu’ils le trouvaient blasphématoire. En France. Ici. Dans ce pays qui est le mien. Qui est le votre. Dans ce pays pour lequel je tremble.

Oui ce soir j’ai peur. Réellement. J’ai peur de devoir reprendre les transports en me demandant si il ne va pas y avoir un attentat. J’ai peur qu’un fou furieux pénètre dans vos écoles et vous fasse du mal. J’ai peur de tout. C’est irrationnel. Phobique. Presque égoïste quand j’y pense, parce que j’ai peur pour ma propre vie. Pour celle des gens que j’aime. Alors que ce soir je ne suis pas celle qui est à plaindre

Mais au-delà de tout ça, j’ai peur des conséquences d’un tel événement. Les gens qui ont fait cela, se revendiquent d’une religion. Font ça au nom de leur Dieu… se targuent d’être croyant. Et il va y avoir des gens pour avaler tout cela. Des gens pour s’enroler à leur côté, des autres pour les pointer du doigt. Mais aussi une grande majorité de personnes réellement croyantes, qui comprennent et aiment leur religion. Savent qu’il n’y a rien d’haineux dans leur foi. Et eux, voyez-vous, ils vont devoir subir la colère des gens qui feront l’amalgame. Et cela aussi, c'est inadmissible

Moi, devant vos poitrines qui se soulèvent régulièrement, je me demande comment je vais pouvoir faire pour vous apprendre la tolérance, l’amour de l’autre, la compréhension, la compassion. Comment je vais parvenir à vous inculquer cela, même si je dois rater tout le reste.

L’ironie dans tout cela c’est que je n’étais pas une grande fan de Charlie Hebdo. Je trouvais leurs dessins parfois limites, trop provoquants. Et pourtant, déjà, mon cœur a manqué un raté lors de l'incendie de leur locaux en 2011, parce que non ! On ne touche pas à la liberté de la presse. Je n’approuvais pas toujours leur travail mais jamais ils ne m’ont heurtée. Jamais je n’ai considéré qu’il y avait dedans un appel à la haine. Uniquement de la satire. Et il est inadmissible qu’au XXIe siècle on puisse encore tuer les gens pour cela.

Alors pour clôturer cette lettre je voudrais vous dire que, au-delà de toute l’angoisse et la fureur que je ressens, je pense à ces 12 familles qui ce soir doivent, gérer la perte de l’un des leurs. A cette peur de la folie humaine et à ce déchirement que l’on ressent tous s’ajoute le gouffre énorme que peut creuser la disparition d’un être cher. Je n’ose imaginer leur douleur, leur indignation, leur colère. 

Ce soir tous les réseaux sociaux affichent une unité d’image « Je suis Charlie » pour me montrer que nous ne faisons qu’un. Et pourtant, non je ne suis pas Charlie. Malheureusement. Je n’en ai ni le talent, ni le cran. Mais je m’engage en tant que moi à faire vivre un peu de leur combat dans nombre de mes gestes. Dans ma façon d’etre. Dans cette éducation qui sera la vôtre. Pour qu’à votre tour, quand vous en aurez les capacités, vous tentiez de changer le monde. 

Je vous aime.


7 janvier 2015 assassinat attentat Charlie Hebdo Lettre ouverte liberté d'expression Paris

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Réactions

promesse - 08/01/2015 à 00h28

J'avais réussi a garder mes larmes toute la journée meme en voyant les yeux rouges de ma maman a moi, en ecoutant lestemoignages des journalistes, en voyant les photos de tous ces gens qui devant leur liberté assassinée se regroupent et s'unissent. Mais j'aurais du me douter que ton texte serait trop... je ne sais pas en fait, trop deseperé, trop effrayant et effrayé et pourtant avec tellement d'envie et d'amour pour ces petites puces qui dorment innocentes dans leurs lits. Alors tu montres encore une fois avec ce texte que tu es une super maman et si un jour elles te.posent la question de qu'est ce qu'il s'est passé ce 7/01/15 on leur montrera la lettre que leur maman leur a écrit et on leur dira quelle chance elles ont d'avoir une maman qui les aime suffisamment pour leur laisser vivre une enfance insouciante dans un monde chaque jour plus cruel

Baboune - 08/01/2015 à 07h18

Derrière tes angoisses, tes crampes d estomac, tes larmes, tes mots je retrouve les miennes, ceux qui auraient pu être les miens. On a touche à notre droit fondamental aujourd hui et cela nous blesse . Tous. J ai du expliquer à deux enfants de 8 ans que demain non nous n irions pas faire la sortie de classe qu ils attendent ... Parce que ... Et la ça déraille . Comment expliquer l incompréhensible ? Comment expliquer qu on tue pour des croyances différentes ... Je suis remontée aux croisades pour ne pas faire de discrimination ni d amalgame ... Bref , ce fut dur ... Mais ce que je sais avec certitude c est que nous construisons nos enfants par nos actes et qu au quotidien tu leur apporteras ce monde de tolérance que tu es ... Et cela me rassure . Tes filles ne seront pas les seules, les miennes non plus ... Et cette journée va en faire éclore d autres ...

Sophie - 08/01/2015 à 16h54

Très belle lettre. Tes filles la liront le moment venu avec cette même colère qui est la tienne et contenue en leur présence, car tu auras réussi à leur transmettre ces valeurs qui importent tant, et qui importeront encore plus dorénavant.


Je pleure depuis hier, j'ai le ventre noué de colère aussi. Et je me pose ces mêmes questions face à mon fils de deux ans, en le regardant si insouciant pousser ses mini camions et construisant des tours en cubes de bois "grannndddddde" .


Nous, parents, avons sans doute particulièrement peur de ce monde qui s'expose avec ces horreurs et de la place de nos valeurs pour nos enfants.


Nous sommes charlie


Si, si


 

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