Le monde de Malou

Le 04/09/2015 à 13h32 - Par Malou

Un endroit bien à moi pour m'épancher sur la difficulté du monde à tourner rond, sur l'actualité pas forcément brûlante et les faits d'armes de mes compatriotes.

Non…  je ne penserai pas à mes filles.

Non je ne comparerai pas ce corps à celui de ma puce endormie dans son lit, si sereine.

Non je ne me dirai pas qu’ils ont presque le même âge.

Non je ne ferai pas le lien avec le fait que la dernière fois que j’ai regardé la mer j’ai vu mes deux louloutes courir sur le sable. Arrêt sur image. Bouffée d’amour, de joie.

 Je ne le ferai pas parce que n’en ai pas le droit.

Cet enfant n’est pas le mien. La douleur qui me broie le ventre et les larmes qui menacent de couler sont si insignifiantes. Quelque part sur cette terre un père, une mère, un frère, une sœur hurlent silencieusement ce corps qui est à eux. Peut être l’ont il tenu à bout de bras. Peut être sont ils avec lui maintenant. Peut être. J'en viens à l'espérer. Peut être. 

Alors moi je reste là, pantoise sur mon canapé. Les yeux fixes, brulants.

Je perds mes mots, mes repères. Je me sens impuissante, tellement impuissante. Même les mots me semblent vains.

Ce petit garçon vient d’éveiller les consciences. A lui tout seul. Sur cette étendue d’eau il a ouvert les yeux du monde avant de fermer les siens. Mais jusqu’à quand ? Et jusqu’à où ?

Pour la première fois de ma vie les mouvements de rassemblement ne me donnent pas d’espoir. Je n’arrive pas à m’enthousiasmer. Je n’arrive pas à me dire « Ca y est. Le sursaut c’est maintenant ». Parce que j’y ai parfois cru avant. Parce que je sais que le quotidien reprend ses droits. Parce que je sais surement que je ne vaux pas mieux que les autres.

Oui je suis égoïste. Voilà. C’est un fait. C’est acquis.

Parce que si cet enfant n’est pas le mien je tremble pour mes filles. J’ai peur de la folie humaine. J’ai peur de l’avenir. J’ai peur de ce monde où pour comprendre que rien ne va, il faut un enfant mort sur une plage. Je ne juge pas. Je suis de ce monde là.
La guerre en Syrie, la détresse de tout un peuple, la barbarie… Ce n’est pas une découverte. Ce n’est pas un scoop. Des années que ça dure. Des décennies même ailleurs sur la planète. Depuis que l’homme est l’homme si on y réfléchit. Alors pourquoi je ne réalise que maintenant ?

Je fuis les réseaux sociaux. Je fuis les sites d’informations. Parce que la haine s’y déverse encore plus vite que les bons sentiments. Parce que je ne conçois pas qu’on puisse proposer en toute impunité de ramener les bâteux d’où ils viennent parce que «  c’es bon einh y assez de misère ici ». Je ne jette pas la pierre à tous. Le quotidien de certains en France est loin d’être exempt de douleur. Mais bon… tu ne risque que rarement ta vie quand tu sors prendre l’air. Tu ne vis pas reclus en attendant que les bombes tombent. Tu ne risque pas de croiser des fous qui peuvent en un claquement de doigt te voler ta vie, ton innocence, ton avenir… Tu ne penses pas que risquer ta vie en pleine mer sur un bateau de fortune vaut mieux que ce que tu as en ce moment. Tu ne prends pas le risque de faire mourir ton enfant sur la plage, parce que c'est l'unique solution...

Mais d’un autre côté je n’ai rien de concret à proposer. J’ai peur d’un accueil massif et cette fois, pas par égoïsme. Si on ouvre nos frontières sans un « plan d’action » derrière on va sauver la vie des gens de façon immédiate mais les condamner à long terme. Pénurie de logement, d’emplois, rejet de la population. Je connais mon pays. Je connais ses valeurs… mais je sais aussi qu’il est capable de se retourner à vitesse grand V contre des « coupables désignés d’office » Ces « étrangers » qu’on montre du doigt après leur avoir tendu la main…  

Je ne sais pas si j’irai manifester ce we. Pas parce que je pense ça vain. Non. Au contraire. Il faut que les gens croient et qu’ils le fassent ensemble. Mais parce que je n’y arrive pas.
Pourtant il va falloir que j’agisse pour pouvoir continuer à me regarder dans une glace. Pour pouvoir de nouveau admirer mes filles sans me sentir coupable de cette chance qui est la mienne. Je n’ai rien fait pour ça. Je suis juste née du bon côté. Loterie humaine dont je suis sortie gagnante…  
Petit pas, par petit pas. En me laissant guider. En participant à mon échelle simplement. En prêtant mes bras si besoin, en donnant, mon superflu qui pour certain sera vital.

J’admire les gens prêt à ouvrir leur maison. Je ne sais pas si j’en serai capable. Ou plutôt si, je sais que je n'en suis pas capable et ça ne me rend pas fière. 

Je crois que je vais me remettre à prier. En qui ? je ne sais pas. Mais il faut que je retrouve un semblant de foi pour ne pas me perdre. Pour réussir surtout cette mission qui est mienne et que j’ai tant de mal à visualiser. Faire de mes filles des gens biens. De ceux qui se bougent et qui ouvrent leur coeur, leur bras et leur tête. De ceux qui continueront à penser que c’est impensable avant qu’un enfant ne soit obligé de mourir sur une plage


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