Les yeux de ceux qui ne savent plus dormir

Le 24/05/2016 à 18h02 - Par Malou

C'est l'histoire d'un gravillon qui a laissé une marque indélébile dans un genou et qui a fait dérailler le système...

Alors as ton avis , la farine est bio ou pas ?

Je lève des yeux inquisiteurs sur l'espèce de baraque qui se tient entre moi et le soleil. J'étais pourtant persuadé que me réfugier dans ce parc me tiendrai à l'abris des regards lourds et pesants du service. Mais il faut croire que non. Que la spécialisation Profiler de Fabrice lui permet de retrouver qui il veut quand il veut. Il nie avant même que je verbalise. Des fois cette connexion entre nous m'énerve.

- Tu viens toujours dans ce parc quand tu ne vas pas bien. Pas besoin d'être Einstein. Même Sofia aurait pu y parvenir.

Je note la pique habituelle. Un jeu entre eux. Reste des anciennes missions de repérage datant de l'époque où nous étions tous étudiants. Jeunes. Insouciants. Ou presque. Et où, Sofia pouvait se perdre dans un couloir.

- Alors bio ou pas la farine du pain ? Ne me dis pas que tu l'ignores. Vu comment tu regardes avec minutie ce pauvre sandwich depuis 10 minutes je suis certain que tu peux en identifier le moindre grain. A moins que tu ne tentes de l'hypnotiser. Ou... Oh mon dieu Adrien, je ne suis pas prude mais quand même ! Alicia sait que tu as des pratiques sexuelles étranges avec des aliments dans des jardins publics ?

Je ne rebondis pas. Quand monsieur a décidé de se lancer dans un monologue ça ne sert à rien. Et je sais surtout ce qu'il essaie de faire et je n'ai pas envie. Même si je sais que c'est ridicule, je leur en veux. A tous les 5. Parce qu'ils ont pris une place qui est à moi.

- On peut parler où tu as décidé de ne plus m'adresser la parole pour une raison que soupçonne mais qui est tellement ridicule que ça ne peut pas être ça ?

- Je ne savais pas que tu voulais discuter. Tu m'avais l'air parti dans un immense Fabrice'show qui généralement implique que tu te parles à toi-même et que nous sommes juste spectateur.

- Tu es réellement en colère.

- Non.

- Adrien ? Savoir si les gens mentent c'est mon job. Et je ne questionnais pas. J'affirmais. Tu es réellement en colère. C'est totalement absurde, tu en as conscience quand même ?

- Absurde. Ridicule. Tu as d'autres choses sympathiques à me dire ? Parce qu'au cas où tu n'aurais pas remarqué, je ne suis pas réellement d'humeur. Donc si ça ne t'ennuie pas, je préfère continuer à draguer mon jambon / fromage tout seul.

- Jambon/fromage ? Mais putain tu es obligé de te punir à ce point ? Tu ne pouvais pas prendre un truc avec des crudités, ou du fromage frais ?

Je le fusille du regard, mais malgré moi je sens bien que je m'adoucis. Parce qu'il a raison cet abruti de deux mètres. Je ne m'autorise aucun plaisir. Même en terme de bouffe. Comme si j'avais tout mis sur stop. Martyre des temps modernes...

- En fait je venais te parler de Léna.

Il a changé de voix. Et moi de posture. A l'affut de la moindre information. Il y a bien longtemps que la concernant je ne fais plus semblant.

- Elle a été hospitalisée ce matin.

Et soudain tout s'écroule. Sur une simple putain de phrase. Je sens mes mains se mettre à trembler.

- C'est SA décision, avant que tu ne me sautes à la gorge en oubliant que je suis bien plus grand que toi.

- Je peux aller la voir ?

- Je ne crois pas.

- Ok

- Ce n'est pas spécifiquement toi Adrien. Elle n'a pas le droit de recevoir de visites. Elle a du choisir une personne avec qui elle peut garder le lien.

- Ok.

- Tu veux savoir qui ?

- Thibault.

Pour la première fois je vois passer un doute dans ses yeux.

- Tu étais déjà au courant ?

- Non. Mais c'est logique. C'est le seul à qui elle se confie.

- Non. Il y a toi aussi.

- Il y avait moi. On sait tous les deux que ce temps est révolu.

Il me regarde comme si il détenait une information capitale mais qu'il hésite à savoir si oui ou non il est judicieux de me la transmettre.

- J'ai quelque chose à te dire. Ou plutôt il y a cette information tu vois et ... on n'est pas d'accord au sein du groupe. D'un côté Sofia et moi on pense qu'il faut te tenir au courant. Nico dit que non. Que ça va te faire dézinguer. Et Thibault dit qu'il faut réfléchir.

- Et donc ?

- Je ne sais plus trop. Déjà parce qu'être d'accord avec Sofia me perturbe.

Il sourit mais je vois bien qu'il essaie juste de gagner du temps.

- Si je t'en parle, tu jures de ne rien faire de stupide ?

- Comme quoi ?

- Comme débarquer à l'hôpital en réclamant de la voir ? Comme l'engueuler la prochaine fois que tu lui parles ? Comme quitter Alicia ?

- Pardon ?

- Non mais je disais ça comme ça.

- Tu n'aimes pas Alicia.

- Ce n'est pas faux. Mais ça ne veut pas dire qu'il faut que tu la quittes.

- Fab' ? Abrège. Va au but ou barre-toi. Mais ne balance pas des bribes d'infos sans queue ni tête.

- Tu jures ?

- Non.

Et il repart dans sa lutte contre lui-même. Le pire c'est que je e comprends. Que je détesterai me trouver dans sa position. Mais là clairement je m'en fous. Je suis plus là pour être compréhensif. Alors devant son mutisme je décide de me casser. De retourner bosser et de les laisser se démerder, sans moi. Mais sa voix me retient...

- La nuit, quand elle fait des crises, c'est toi qu'elle appelle. A chaque fois. C'est ton nom qu'elle prononce dans son sommeil, ce sont tes mains qu'elle cherche. Alors bien sur tous les matins elle nie, et elle réfute. Mais je crois qu'elle a besoin de toi. Indéniablement.

J'essaie de détacher chacun des mots que je vais prononcer. Pour ne pas les brusquer. Pour ne pas faire ce que Nico craint. Dézinguer. Sans mesure.

- Et je censé faire quoi de ça, dis-moi ?

- Je l'ignore. C'est pour ça que Thibault préférait attendre.

- Il avait peut-être raison.

Ma voix est complètement atone. Je souffre comme rarement. Elle a besoin de moi et je ne peux pas l'aider. Parce qu'elle ne veut pas. Mais bordel, j'ai fait quoi pour mériter ça ?

- Non. Je ne pense pas. Parce que sinon tu vas continuer à faire ce que tu es en train de faire et qui est le truc le plus con que auquel j'ai assisté depuis que je te connais. Tu baisses les bras !

- Je ? Je baisse les bras ?

- Mais oui tu baisses les bras. Complètement. Tu te renfermes, tu bosses à moitié, tu n'envoies AUCUNE message, Tu ne parles plus à personne, Même Alicia n'a pas de tes nouvelles.

- Mais c'est pas vrai, ça vire à l'obsession ! Tu peux laisser Alicia en dehors de ça ?

- Non. Que tu le veuilles ou non tout est lié. Alicia c'est ta bouée de secours. C'est la transition nécessaire le temps que Léna revienne. Si tu la quittes c'est comme si tu acceptais le fait que tu dois tourner la page.

- C'est complètement aberrant ce que tu racontes. Je suis amoureux d'Alicia.

- Peut-être. Mais elle n'est pas Léna.

- Mais tu crois que je ne le sais pas ça ? Qu'elle n'est pas elle. Sauf que mettez-vous dans vos petites têtes que Léna ne veut plus de moi dans sa vie.

- C'est faux.

- C'est vrai ! Elle a tiré un trait sur tout ça. Je la vois trois fois par an. Grand maximum. Et toujours dans des circonstances bien organisées. Elle habite avec un autre, elle

- Tu parles. C'est juste un connard avec qui elle couche. Rien de plus.

- Ne dis jamais ça devant Thibault il te taxerai de jaloux.

Il éclate d'un rire tonitruant. A l'échelle de sa stature.

- Dieu me garde. Je suis pas accro aux situation compliquées moi.

- Moi non plus je te signale.

- En tout cas tu es accro à elle.

Et soudain je me sens épuisé. Par cette conversation qui ne mène nulle part. Par son insistance que je ne comprends pas.

- Tu veux en venir où Fab ? Clairement. Explique-moi comme si j'étais un de tes sujets que tu décortiques parce que je suis perdu, et malheureux.

- Reprends ta vie Adrien. Ta vie d'avant l'écroulement de Léna. Continue d'avancer comme tu l'as toujours fait, reprends des forces, de l'énergie parce que et tu es toujours dans son sang. Au même titre qu'elle est dans le tiens le jour où elle va réaliser qu'elle a besoin de toi il faudra que tu sois d'attaque.

- Et si je n'ai plus envie de me battre ?

Il m'observe de haut en bas. Ses radars en action.

- Je n'y crois pas une seule seconde. Depuis que j'ai commencé à te faire des confidences tu as fini ton sandwich et instinctivement tu as pris un de tes bonbons acidulés que tu as toujours dans la poche de ta veste. Tu as redressé la tête et serrer les poings. Le simple fait de savoir que c'est toi qu'elle appelle tu es de nouveau prêt. Ca a toujours fonctionné comme ça. Elle peut te foutre 20 fois à terre tu lui tendras 20 fois la main.

- A t'écouter c'est pathétique.

- Ca pourrait l'être. Oui. Sauf que c'est réciproque. La personne qui croit le plus en toi, c'est elle. Je n'ai jamais rencontré de couple aussi destructeur mais aussi fusionnel. Et si vous voulez survivre tous les deux, il faut vous en accommoder. Et comme je sais que je n'arriverai pas à convaincre Léna, je suis obligé de t'en parler à toi.

On est face à face dans ce parc désormais presque vide. Tout le monde est reparti travailler. Contre sa poche son bipper le rappel à l'ordre. Et de la même façon qu'il est venu, il s'en va. Sans transition. Et je reste là, tout seul sur mon banc, avec l'impression d'être passée sous un camion.

 

 


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